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CEREMONIA SIN TELÓN:Un sitio sobre artes escénicas

LE FANATISME ou Mahomet le Prophète en CEREMONIA SIN TELÓN:Un sitio sobre artes escénicas

LE FANATISME ou Mahomet le Prophète

Voltaire LE FANATISME
ou Mahomet le Prophète




*** AVERTISSEMENT ***
"Contrairement à ce que disait Descartes, la chose du monde la mieux partagée, ce nest pas le bon sens, mais la bêtise." - Umberto ECO
Depuis que nous avons mis cette pièce en ligne, nous avons reçu quelques messages (très peu au demeurant) de personnes musulmanes se disant offensées par ce texte. Aussi avons-nous cru bon de les rassurer en signalant que, dans cette pièce, si lauteur utilise le personnage du Prophète comme repoussoir de lOccident chrétien, cest pour mieux sattaquer à lextrémisme religieux, quel quil soit. «Lauteur confiera dailleurs par la suite que "...ma pièce représente sous le nom de Mahomet le prieur des Jacobins mettant le poignard à la main de Jacques Clément."» Cette dernière phrase est extraite du site du Centre Islamique de Genève (quon ne peut taxer dislamophobie, nous semble-t-il).
Limbécillité nayant ni frontière ni religion, nous sommes aujourdhui accusés de mensonge par les tenants de "lautre bord", à savoir les auteurs du site "Le Coran : message divin ou menson bédouin" (sans commentaire).
Afin de faire taire tout un chacun, nous tenons à signaler les points suivants :
- de même que le Potemkine de Scribe, ce texte est donné ici sans arrière-pensée, mais plutôt au titre de curiosité littéraire ;
- il est regrettable dêtre dans lobligation duser AUJOURDHUI de tels avertissements vis-à-vis doeuvres littéraires dont il a déjà abondamment été discuté et de devoir justifier leur mise en ligne auprès dune minorité de personnes à lesprit aussi étroit que leur gueule est large.
Pour en finir, voici quelques extraits de lAvis de lEditeur (louvrage que nous possédons a été imprimé en 1822) : "(...) Jétais à Lille en 1741, quand M. de Voltaire y vint passer quelques jours ; il y avait la meilleure troupe dacteurs qui ait jamais été en province. Elle représenta cet ouvrage dune manière qui satisfit beaucoup une très nombreuse assemblée. (...) Cest précisément contre les Ravaillac et les Jacques Clément que la pièce est composée ; ce qui a fait dire à un homme de beaucoup desprit que si Mahomet avait été écrit du temps de Henri III ou de Henri IV, cet ouvrage leur aurait sauvé la vie."
Voltaire, dans sa lettre à Férédéric II, dit : "(...) Herrera, dans une religion toute sainte et tout ennemie de la cruauté, dans une religion qui enseigne à souffrir, et non à se venger, était donc persuadé que la probité peut conduire à l’assassinat et au parricide ; et on ne s’élèvera pas de tous côtés contre ces maximes infernales ! Ce sont ces maximes qui mirent le poignard à la main du monstre qui priva la France de Henri le Grand ; voilà ce qui plaça le portrait de Jacques Clément sur l’autel, et son nom parmi les bienheureux. (...) Je n’ai pas prétendu mettre seulement une action vraie sur la scène, mais des moeurs vraies ; faire penser les hommes comme ils pensent dans les circonstances où ils se trouvent, et représenter enfin ce que la fourberie peut inventer de plus atroce, et ce que le fanatisme peut exécuter de plus horrible. Mahomet n’est ici autre chose que Tartuffe les armes à la main."
Voilà qui devrait (espérons-nous) calmer les esprits et faire la preuve quune quelconque récupération de ce texte à des fins de propagande contre lIslam ou les musulmans est ridicule. Et si ce nest pas le cas, ce sera donc la preuve que cette pièce est - hélas - toujours dactualité et quil nous faudrait bien un nouveau Voltaire pour lutter contre les extrémismes, TOUS les extrémismes.

Personnages :
MAHOMET
ZOPIRE, sheik ou shérif de La Mecque
OMAR, lieutenant de Mahomet
SEIDE, esclave de Mahomet
PALMIRE, esclave de Mahomet
PHANOR, sénateur de La Mecque
Troupe de Mecquois
Troupe de Musulmans


La scène est à la Mecque.



ACTE 1 SCENE 1 : Zopire, Phanor.


ZOPIRE
Qui ? moi, baisser les yeux devant ses faux prodiges ?
Moi, de ce fanatique encenser les prestiges !
Lhonorer dans la Mecque après lavoir banni !
Non. Que des justes dieux Zopire soit puni,
Si tu vois cette main, jusquici libre et pure,
Caresser la révolte et flatter limposture !


PHANOR
Nous chérissons en vous ce zèle paternel
Du chef auguste et saint du sénat dIsmaël ;
Mais ce zèle est funeste ; et tant de résistance,
Sans lasser Mahomet, irrite sa vengeance.
Contre ses attentats vous pouviez autrefois
Lever impunément le fer sacré des lois,
Et des embrasements dune guerre immortelle
Etouffer sous vos pieds la première étincelle.
Mahomet citoyen ne parut à vos yeux,
Quun novateur obscur, un vil séditieux :
Aujourdhui, cest un prince ; il triomphe, il domine ;
Imposteur à la Mecque, et prophète à Médine,
Il sait faire adorer à trente nations
Tous ces mêmes forfaits quici nous détestons.
Que dis-je ? en ces murs même une troupe égarée,
des poisons de lerreur avec zèle enivrée,
De ses miracles faux soutient lillusion,
Répand le fanatisme et la sédition,
Appelle son armée, et croit quun dieu terrible
Linspire, le conduit, et le rend invincible.
Tous nos vrais citoyens avec vous sont unis ;
Mais les meilleurs conseils sont-ils toujours suivis ?
Lamour des nouveautés, le faux zèle, la crainte,
De la Mecque alarmée ont désolé lenceinte ;
Et ce peuple, en tout temps chargé de vos bienfaits,
Crie encore à son père, et demande la paix.


ZOPIRE
La paix avec ce traître ! Ah ! peuple sans courage,
Nen attendez jamais quun horrible esclavage :
Allez, portez en pompe, et servez à genoux,
Lidole dont le poids va vous écraser tous.
Moi, je garde à ce fourbe une haine éternelle ;
De mon coeur ulcéré la plaie est trop cruelle :
Lui-même a contre moi trop de ressentiments.
Le cruel fit périr ma femme et mes enfants :
Et moi, jusquen son camp jai porté le carnage ;
La mort de son fils même honora mon courage.
Les flambeaux de la haine entre nous allumés
Jamais des mains du temps ne seront consumés.


PHANOR
Ne les éteignez point, mais cachez-en la flamme ;
Immolez au public les douleurs de votre âme.
Quand vous verrez ces lieux par ses mains ravagés,
Vos malheureux enfants seront-ils mieux vengés ?
Vous avez tout perdu, fils, frère, épouse, fille ;
Ne perdez point létat : cest là votre famille.


ZOPIRE
On ne perd les états que par timidité.


PHANOR
On périt quelquefois par trop de fermeté.


ZOPIRE
Périssons, sil le faut.


PHANOR
Ah ! quel triste courage,
Quand vous touchez au port, vous expose au naufrage ?
Le ciel, vous le voyez, a remis en vos mains
De quoi fléchir encor ce tyran des humains.
Cette jeune Palmire en ses camps élevée,
Dans vos derniers combats par vous-même enlevée,
Semble un ange de paix descendu parmi nous,
Qui peut de Mahomet apaiser le courroux.
Déjà par ses hérauts il la redemandée.


ZOPIRE
Tu veux quà ce barbare elle soit accordée ?
Tu veux que dun si cher et si noble trésor
Ses criminelles mains senrichissent encor ?
Quoi ! lorsquil nous apporte et la fraude et la guerre,
Lorsque son bras enchaîne et ravage la terre,
Les plus tendres appas brigueront sa faveur,
Et la beauté sera le prix de sa fureur !
Ce nest pas quà mon âge, aux bornes de ma vie,
Je porte à Mahomet une honteuse envie ;
Ce coeur triste et flétri, que les ans ont glacé
Ne peut sentir les feux dun désir insensé.
Mais soit quen tous les temps un objet né pour plaire
Arrache de nos voeux lhommage involontaire ;
Soit que, privé denfants, je cherche à dissiper
Cette nuit de douleurs qui vient menvelopper ;
Je ne sais quel penchant pour cette infortunée
Remplit le vide affreux de mon âme étonnée.
Soit faiblesse ou raison, je ne puis sans horreur
La voir aux mains dun monstre, artisan de lerreur.
Je voudrais quà mes voeux heureusement docile,
Elle-même en secret pût chérir cet asile ;
Je voudrais que son coeur, sensible à mes bienfaits,
Détestât Mahomet autant que je le hais.
Elle veut me parler sous ces sacrés portiques,
Non loin de cet autel de nos dieux domestiques ;
Elle vient, et son front, siège de la candeur,
Annonce en rougissant les vertus de son coeur.


ACTE 1 SCENE 2 : Zopire, Palmire.


ZOPIRE
Jeune et charmant objet dont le sort de la guerre,
Propice à ma vieillesse, honora cette terre,
Vous nêtes point tombée en de barbares mains ;
Tout respecte avec moi vos malheureux destins,
Votre âge, vos beautés, votre aimable innocence.
Parlez ; et sil me reste encor quelque puissance,
De vos justes désirs si je remplis les voeux,
Ces derniers de mes jours seront des jours heureux.


PALMIRE
Seigneur, depuis deux mois sous vos lois prisonnière,
Je dus à mes destins pardonner ma misère ;
Vos généreuses mains sempressent deffacer
Les larmes que le ciel me condamne à verser.
Par vous, par vos bienfaits, à parler enhardie,
Cest de vous que jattends le bonheur de ma vie.
Aux voeux de Mahomet jose ajouter les miens :
Il vous a demandé de briser mes liens ;
Puissiez-vous lécouter ! et puissé-je lui dire
Quaprès le ciel et lui je dois tout à Zopire !


ZOPIRE
Ainsi de Mahomet vous regrettez les fers,
Ce tumulte des camps, ces horreurs des déserts,
Cette patrie errante, au trouble abandonnée ?


PALMIRE
La patrie est aux lieux où lâme est enchaînée.
Mahomet a formé mes premiers sentiments,
Et ses femmes en paix guidaient mes faibles ans ;
Leur demeure est un temple où ces femmes sacrées
Lèvent au ciel des mains de leur maître adorées.
Le jour de mon malheur, hélas ! fut le seul jour
Où le sort des combats a troublé leur séjour :
Seigneur, ayez pitié dune âme déchirée,
Toujours présente aux lieux dont je suis séparée.


ZOPIRE
Jentends : vous espérez partager quelque jour
De ce maître orgueilleux et la main et lamour.


PALMIRE
Seigneur, je le révère, et mon âme tremblante
Croit voir dans Mahomet un dieu qui mépouvante.
Non, dun si grand hymen mon coeur nest point flatté ;
Tant déclat convient mal à tant dobscurité.


ZOPIRE
Ah ! qui que vous soyez, il nest point né peut-être
Pour être votre époux, encor moins votre maître ;
Et vous semblez dun sang fait pour donner des lois
A lArabe insolent qui marche égal aux rois.


PALMIRE
Nous ne connaissons point lorgueil de la naissance ;
Sans parents, sans patrie, esclaves dès lenfance,
Dans notre égalité nous chérissons nos fers ;
Tout nous est étranger, hors le dieu que je sers.


ZOPIRE
Tout vous est étranger ! cet état peut-il plaire ?
Quoi ! vous servez un maître, et navez point de père ?
Dans mon triste palais, seul et privé denfants,
Jaurais pu voir en vous lappui de mes vieux ans ;
Le soin de vous former des destins plus propices
Eût adouci des miens les longues injustices.
Mais non, vous abhorrez ma patrie et ma loi.


PALMIRE
Comment puis-je être à vous ? je ne suis point à moi.
Vous aurez mes regrets, votre bonté mest chère ;
Mais enfin Mahomet ma tenu lieu de père.


ZOPIRE
Quel père ! justes dieux ! lui ? ce monstre imposteur
!
PALMIRE
Ah ! quels noms inouïs lui donnez-vous, seigneur !
Lui, dans qui tant détats adorent leur prophète !
Lui, lenvoyé du ciel, et son seul interprète !


ZOPIRE
Etrange aveuglement des malheureux mortels !
Tout mabandonne ici, pour dresser des autels
A ce coupable heureux quépargna ma justice,
Et qui courut au trône, échappé du supplice.


PALMIRE
Vous me faites frémir, seigneur ; et, de mes jours,
Je navais entendu ces horribles discours.
Mon penchant, je lavoue, et ma reconnaissance
Vous donnaient sur mon coeur une juste puissance ;
Vos blasphèmes affreux contre mon protecteur
A ce penchant si doux font succéder lhorreur.


ZOPIRE
O superstition ! tes rigueurs inflexibles
Privent dhumanité les coeurs les plus sensibles.
Que je vous plains, Palmire ; et que sur vos erreurs
Ma pitié malgré moi me fait verser de pleurs !



PALMIRE
Et vous me refusez !


ZOPIRE
Oui. Je ne puis vous rendre
Au tyran qui trompa ce coeur flexible et tendre ;
Oui, je crois voir en vous un bien trop précieux,
Qui me rend Mahomet encor plus odieux.


ACTE 1 SCENE 3 : Zopire, Palmire, Phanor.


ZOPIRE
Que voulez-vous, Phanor ?


PHANOR
Aux portes de la ville,
Doù lon voit de Moad la campagne fertile,
Omar est arrivé.


ZOPIRE
Qui ? ce farouche Omar,
Que lerreur aujourdhui conduit après son char,
Qui combattit longtemps le tyran quil adore,
Qui vengea son pays ?


PHANOR
Peut-être il laime encore.
Moins terrible à nos yeux, cet insolent guerrier,
Portant entre ses mains le glaive et lolivier,
De la paix à nos chefs a présenté le gage.
On lui parle, il demande, il reçoit un otage.
Séide est avec lui.


PALMIRE
Grand dieu ! destin plus doux !
Quoi ! Séide ?


PHANOR
Omar vient, il savance vers vous.


ZOPIRE
Il le faut écouter. Allez, jeune Palmire.
(Palmire sort.)
Omar devant mes yeux ! quosera-t-il me dire ?
O dieux de mon pays, qui depuis trois mille ans
Protégiez dIsmaël les généreux enfants !
Soleil, sacrés flambeaux, qui dans votre carrière,
Images de ces dieux, nous prêtez leur lumière,
Voyez et soutenez la juste fermeté
Que jopposai toujours contre liniquité !


ACTE 1 SCENE 4 : Zopire, Omar, Phanor, suite.


ZOPIRE
Eh bien ! après six ans tu revois ta patrie,
Que ton bras défendit, que ton coeur a trahie.
Ces murs sont encor pleins de tes premiers exploits.
Déserteur de nos dieux, déserteur de nos lois,
Persécuteur nouveau de cette cité sainte,
Doù vient que ton audace en profane lenceinte ?
Ministre dun brigand quon dut exterminer,
Parle ; que me veux-tu ?


OMAR
Je veux te pardonner.
Le prophète dun dieu, par pitié pour ton âge,
Pour tes malheurs passés, surtout pour ton courage,
Te présente une main qui pourrait técraser ;
Et japporte la paix quil daigne proposer.


ZOPIRE
Un vil séditieux prétend avec audace
Nous accorder la paix, et non demander grâce !
Souffrirez-vous, grands dieux ! quau gré de ses forfaits
Mahomet nous ravisse ou nous rende la paix ?
Et vous, qui vous chargez des volontés dun traître,
Ne rougissez-vous point de servir un tel maître ?
Ne lavez-vous pas vu, sans honneur et sans biens,
Ramper au dernier rang des derniers citoyens ?
Qualors il était loin de tant de renommée !


OMAR
A tes viles grandeurs ton âme accoutumée
Juge ainsi du mérite, et pèse les humains
Au poids que la fortune avait mis dans tes mains.
Ne sais-tu pas encore, homme faible et superbe,
Que linsecte insensible enseveli sous lherbe,
Et laigle impérieux qui plane au haut du ciel,
Rentrent dans le néant aux yeux de lEternel ?
Les mortels sont égaux ; ce nest point la naissance,
Cest la seule vertu qui fait leur différence.
Il est de ces esprits favorisés des cieux,
Qui sont tout par eux-même, et rien par leurs aïeux.
Tel est lhomme, en un mot, que jai choisi pour maître.
Lui seul dans lunivers a mérité de lêtre ;
Tout mortel à sa loi doit un jour obéir,
Et jai donné lexemple aux siècles à venir.


ZOPIRE
Je te connais, Omar : en vain ta politique
Vient métaler ici ce tableau fanatique ;
En vain tu peux ailleurs éblouir les esprits ;
Ce que ton peuple adore excite mes mépris.
Bannis toute imposture, et dun coup doeil plus sage
Regarde ce prophète à qui tu rends hommage ;
Vois lhomme en Mahomet ; conçois par quel degré
Tu fais monter aux cieux ton fantôme adoré.
Enthousiaste ou fourbe, il faut cesser de lêtre ;
Sers-toi de ta raison, juge avec moi ton maître :
Tu verras de chameaux un grossier conducteur,
Chez sa première épouse insolent imposteur,
Qui, sous le vain appât dun songe ridicule,
Des plus vils des humains tente la foi crédule ;
Comme un séditieux à mes pieds amené,
Par quarante vieillards à lexil condamné :
Trop léger châtiment qui lenhardit au crime.
De caverne en caverne il fuit avec Fatime.
Ses disciples errants de cités en déserts,
Proscrits, persécutés, bannis, chargés de fers,
Promènent leur fureur, quils appellent divine ;
De leurs venins bientôt ils infectent Médine.
Toi-même alors, toi-même, écoutant la raison,
Tu voulus dans sa source arrêter le poison.
Je te vis plus heureux, et plus juste, et plus brave,
Attaquer le tyran dont je te vois lesclave.
Sil est un vrai prophète, osas-tu le punir ?
Sil est un imposteur, oses-tu le servir ?


OMAR
Je voulus le punir quand mon peu de lumière
Méconnut ce grand homme entré dans la carrière;
Mais enfin, quand jai vu que Mahomet est né
Pour changer lunivers à ses pieds consterné ;
Quand mes yeux, éclairés du feu de son génie
Le virent sélever dans sa course infinie ;
Eloquent, intrépide, admirable en tout lieu,
Agir, parler, punir, ou pardonner en dieu ;
Jassociai ma vie à ses travaux immenses :
Des trônes, des autels en sont les récompenses.
Je fus, je te lavoue, aveugle comme toi :
Ouvre les yeux, Zopire, et change ainsi que moi ;
Et, sans plus me vanter les fureurs de ton zèle,
Ta persécution si vaine et si cruelle,
Nos frères gémissants, notre dieu blasphémé,
Tombe aux pieds dun héros par toi-même opprimé.
Viens baiser cette main qui porte le tonnerre.
Tu me vois après lui le premier de la terre ;
Le poste qui te reste est encore assez beau
Pour fléchir noblement sous ce maître nouveau.
Vois ce que nous étions, et vois ce que nous sommes.
Le peuple, aveugle et faible, est né pour les grands hommes,
Pour admirer, pour croire, et pour nous obéir.
Viens régner avec nous, si tu crains de servir ;
Partage nos grandeurs au lieu de ty soustraire ;
Et, las de limiter, fais trembler le vulgaire.


ZOPIRE
Ce nest quà Mahomet, à ses pareils, à toi,
Que je prétends, Omar, inspirer quelque effroi.
Tu veux que du sénat le shérif infidèle
Encense un imposteur, et couronne un rebelle !
Je ne te nierai point que ce fier séducteur
Nait beaucoup de prudence et beaucoup de valeur :
Je connais comme toi les talents de ton maître ;
Sil était vertueux, cest un héros peut-être :
Mais ce héros, Omar, est un traître, un cruel,
Et de tous les tyrans cest le plus criminel.
Cesse de mannoncer sa trompeuse clémence ;
Le grand art quil possède est lart de la vengeance.
Dans le cours de la guerre un funeste destin
Le priva de son fils que fit périr ma main.
Mon bras perça le fils, ma voix bannit le père ;
Ma haine est inflexible, ainsi que sa colère ;
Pour rentrer dans la Mecque, il doit mexterminer,
Et le juste aux méchants ne doit point pardonner.


OMAR
Eh bien ! Pour te montrer que Mahomet pardonne,
Pour te faire embrasser lexemple quil te donne,
Partage avec lui-même, et donne à tes tribus
Les dépouilles des rois que nous avons vaincus.
Mets un prix à la paix, mets un prix à Palmire ;
Nos trésors sont à toi.


ZOPIRE
Tu penses me séduire,
me vendre ici ma honte, et marchander la paix
Par ses trésors honteux, le prix de ses forfaits ?
Tu veux que sous ses lois Palmire se remette ?
Elle a trop de vertus pour être sa sujette ;
Et je veux larracher aux tyrans imposteurs,
Qui renversent les lois et corrompent les moeurs.


OMAR
Tu me parles toujours comme un juge implacable,
Qui sur son tribunal intimide un coupable.
Pense et parle en ministre ; agis, traite avec moi
Comme avec lenvoyé dun grand homme et dun roi.


ZOPIRE
Qui la fait roi ? qui la couronné ?


OMAR
La victoire.
Ménage sa puissance, et respecte sa gloire.
Aux noms de conquérant et de triomphateur,
Il veut joindre le nom de pacificateur.
Son armée est encore aux bords du Saïbare ;
Des murs où je suis né le siège se prépare ;
Sauvons, si tu men crois, le sang qui va couler :
Mahomet veut ici te voir et te parler.


ZOPIRE
Lui ? Mahomet ?


OMAR
Lui-même ; il ten conjure.


ZOPIRE
Traître !
Si de ces lieux sacrés jétais lunique maître,
Cest en te punissant que jaurais répondu.


OMAR
Zopire, jai pitié de ta fausse vertu.
Mais puisquun vil sénat insolemment partage
De ton gouvernement le fragile avantage,
Puisquil règne avec toi, je cours my présenter.


ZOPIRE
Je ty suis ; nous verrons qui lon doit écouter.
Je défendrai mes lois, mes dieux, et ma patrie.
Viens-y contre ma voix prêter ta voix impie
Au dieu persécuteur, effroi du genre humain,
Quun fourbe ose annoncer les armes à la main.
(à Phanor.)
Toi, viens maider, Phanor, à repousser un traître ;
Le souffrir parmi nous, et lépargner, cest lêtre.
Renversons ses desseins, confondons son orgueil :
Préparons son supplice, ou creusons mon cercueil.
Je vais, si le sénat mécoute et me seconde,
Délivrer dun tyran ma patrie et le monde.


ACTE 2 SCENE 1 : SEide, Palmire.


PALMIRE
Dans ma prison cruelle est-ce un dieu qui te guide ?
Mes maux sont-ils finis ? te revois-je, Séide ?


SEIDE
O charme de ma vie et de tous mes malheurs !
Palmire, unique objet qui ma coûté des pleurs,
Depuis ce jour de sang quun ennemi barbare,
Près des camps du prophète, aux bords du Saïbare,
Vint arracher sa proie à mes bras tout sanglants ;
Quétendu loin de toi sur des corps expirants,
Mes cris mal entendus sur cette infâme rive
Invoquèrent la mort sourde à ma voix plaintive,
O ma chère Palmire, en quel gouffre dhorreur
Tes périls et ma perte ont abîmé mon coeur !
Que mes feux, que ma crainte, et mon impatience
Accusaient la lenteur des jours de la vengeance !
Que je hâtais lassaut si longtemps différé,
Cette heure de carnage, où, de sang enivré,
Je devais de mes mains brûler la ville impie
Où Palmire a pleuré sa liberté ravie !
Enfin de Mahomet les sublimes desseins,
Que nose approfondir lhumble esprit des humains,
Ont fait entrer Omar en ce lieu desclavage ;
Je lapprends, et jy vole. On demande un otage ;
Jentre, je me présente ; on accepte ma foi ;
Et je me rends captif, ou je meurs avec toi.


PALMIRE
Séide, au moment même, avant que ta présence
Vînt de mon désespoir calmer la violence,
Je me jetais aux pieds de mon fier ravisseur.
Vous voyez, ai-je dit, les secrets de mon coeur :
Ma vie est dans les camps dont vous mavez tirée ;
Rendez-moi le seul bien dont je suis séparée.
Mes pleurs, en lui parlant, ont arrosé ses pieds ;
Ses refus ont saisi mes esprits effrayés.
Jai senti dans mes yeux la lumière obscurcie :
Mon coeur, sans mouvement, sans chaleur, et sans vie,
Daucune ombre despoir nétait plus secouru ;
Tout finissait pour moi, quand Séide a paru.


SEIDE
Quel est donc ce mortel insensible à tes larmes ?


PALMIRE
Cest Zopire : il semblait touché de mes alarmes :
Mais le cruel enfin vient de me déclarer
Que des lieux où je suis rien ne peut me tirer.


SEIDE
Le barbare se trompe ; et Mahomet mon maître,
Et linvincible Omar, et ton amant peut-être
(Car jose me nommer après ces noms fameux,
Pardonne à ton amant cet espoir orgueilleux :)
Nous briserons ta chaîne, et tarirons tes larmes.
Le dieu de Mahomet, protecteur de nos armes,
Le dieu dont jai porté les sacrés étendards,
Le dieu qui de Médine a détruit les remparts,
Renversera la Mecque à nos pieds abattue.
Omar est dans la ville, et le peuple à sa vue
Na point fait éclater ce trouble et cette horreur
Quinspire aux ennemis un ennemi vainqueur ;
Au nom de Mahomet un grand dessein lamène.


PALMIRE
Mahomet nous chérit ; il briserait ma chaîne ;
Il unirait nos coeurs ; nos coeurs lui sont offerts :
Mais il est loin de nous, et nous sommes aux fers.


ACTE 2 SCENE 2 : Palmire, SEide, Omar.


OMAR
Vos fers seront brisés, soyez pleins despérance ;
le ciel vous favorise, et Mahomet savance.


SEIDE
Lui ?


PALMIRE
Notre auguste père !


OMAR
Au conseil assemblé
Lesprit de Mahomet par ma bouche a parlé.
Ce favori du dieu qui préside aux batailles,
Ce grand homme, ai-je dit, est né dans vos murailles.
Il sest rendu des rois le maître et le soutien,
Et vous lui refusez le rang de citoyen !
Vient-il vous enchaîner, vous perdre, vous détruire :
Il vient vous protéger, mais surtout vous instruire :
Il vient dans vos coeurs même établir son pouvoir. "
Plus dun juge à ma voix a paru sémouvoir ;
Les esprits sébranlaient : linflexible Zopire,
Qui craint de la raison linévitable empire,
Veut convoquer le peuple, et sen faire un appui.
On lassemble ; jy cours, et jarrive avec lui :
Je parle aux citoyens, jintimide, jexhorte ;
Jobtiens quà Mahomet on ouvre enfin la porte.
Après quinze ans dexil, il revoit ses foyers ;
Il entre accompagné des plus braves guerriers,
DAli, dAmmon, dHercide, et de sa noble élite ;
Il entre, et sur ses pas chacun se précipite .
Chacun porte un regard, comme un coeur différent :
Lun croit voir un héros, lautre voir un tyran.
Celui-ci le blasphème et le menace encore ;
Cet autre est à ses pieds, les embrasse, et ladore.
Nous faisons retentir à ce peuple agité
Les noms sacrés de dieu, de paix, de liberté.
De Zopire éperdu la cabale impuissante
Vomit en vain les feux de sa rage expirante.
Au milieu de leurs cris, le front calme et serein,
Mahomet marche en maître et lolive à la main :
La trêve est publiée, et le voici lui-même.


ACTE 2 SCENE 3 : Mahomet, Omar, Ali, Hercide, SEide, Palmire, suite.


MAHOMET
Invincibles soutiens de mon pouvoir suprême,
Noble et sublime Ali, Morad, Hercide, Ammon,
Retournez vers ce peuple, instruisez-le en mon nom ;
Promettez, menacez ; que la vérité règne ;
Quon adore mon dieu, mais surtout quon le craigne.
Vous, Séide, en ces lieux !


SEIDE
O mon père ! ô mon roi !
Le dieu qui vous inspire a marché devant moi.
Prêt à mourir pour vous, prêt à tout entreprendre,
jai prévenu votre ordre.


MAHOMET
Il eût fallu lattendre.
Qui fait plus quil ne doit ne sait point me servir.
Jobéis à mon dieu ; vous, sachez mobéir.


PALMIRE
Ah ! Seigneur ! pardonnez à son impatience.
Elevés près de vous dans notre tendre enfance :
Les mêmes sentiments nous animent tous deux :
Hélas ! mes tristes jours sont assez malheureux !
Loin de vous, loin de lui, jai langui prisonnière ;
Mes yeux de pleurs noyés souvraient à la lumière :
Empoisonneriez-vous linstant de mon bonheur ?


MAHOMET
Palmire, cest assez ; je lis dans votre coeur :
Que rien ne vous alarme, et rien ne vous étonne.
Allez ; malgré les soins de lautel et du trône,
Mes yeux sur vos destins seront toujours ouverts ;
je veillerai sur vous comme sur lunivers.
(à Séide.)
Vous, suivez mes guerriers ; et vous, jeune Palmire,
En servant votre dieu, ne craignez que Zopire.


ACTE 2 SCENE 4 : Mahomet, Omar.


MAHOMET
Toi, reste, brave Omar : il est temps que mon coeur
De ses derniers replis touvre la profondeur.
Dun siège encor douteux la lenteur ordinaire
Peut retarder ma course, et borner ma carrière :
Ne donnons point le temps aux mortels détrompés
De rassurer leurs yeux de tant déclat frappés.
Les préjugés, ami, sont les rois du vulgaire.
Tu connais quel oracle et quel bruit populaire
Ont promis lunivers à lenvoyé dun dieu,
Qui, reçu dans la Mecque, et vainqueur en tout lieu,
Entrerait dans ces murs en écartant la guerre ;
Je viens mettre à profit les erreurs de la terre.
Mais tandis que les miens, par de nouveaux efforts,
De ce peuple inconstant font mouvoir les ressorts,
De quel oeil revois-tu Palmire avec Séide ?


OMAR
Parmi tous ces enfants enlevés par Hercide,
Qui, formés sous ton joug et nourris dans ta loi,
Nont de dieu que le tien, nont de père que toi,
Aucun ne te servit avec moins de scrupule,
Neut un coeur plus docile, un esprit plus crédule ;
De tous tes musulmans ce sont les plus soumis.


MAHOMET
Cher Omar, je nai point de plus grands ennemis.
Ils saiment, cest assez.


OMAR
Blâmes-tu leurs tendresses ?


MAHOMET
Ah ! connais mes fureurs et toutes mes faiblesses.


OMAR
Comment ?


MAHOMET
Tu sais assez quel sentiment vainqueur
Parmi mes passions règne au fond de mon coeur.
Chargé du soin du monde, environné dalarmes,
Je porte lencensoir, et le sceptre, et les armes :
Ma vie est un combat, et ma frugalité
Asservit la nature à mon austérité.
Jai banni loin de moi cette liqueur traîtresse,
Qui nourrit des humains la brutale mollesse :
Dans des sables brûlants, sur des rochers déserts,
Je supporte avec toi linclémence des airs.
Lamour seul me console ; il est ma récompense,
Lobjet de mes travaux, lidole que jencense,
Le dieu de Mahomet ; et cette passion
Est égale aux fureurs de mon ambition.
Je préfère en secret Palmire à mes épouses.
Conçois-tu bien lexcès de mes fureurs jalouses,
Quand Palmire à mes pieds, par un aveu fatal,
Insulte à Mahomet et lui donne un rival ?


OMAR
Et tu nes pas vengé ?


MAHOMET
Juge si je dois lêtre.
Pour le mieux détester, apprends à le connaître.
De mes deux ennemis apprends tous les forfaits :
Tous deux sont nés ici du tyran que je hais.


OMAR
Quoi ! Zopire...


MAHOMET
Est leur père : Hercide en ma puissance
Remit depuis quinze ans leur malheureuse enfance.
Jai nourri dans mon sein ces serpents dangereux ;
Déjà sans se connaître ils moutragent tous deux.
Jattisai de mes mains leurs feux illégitimes.
Le ciel voulut ici rassembler tous les crimes.
Je veux... leur père vient ; ses yeux lancent vers nous
Les regards de la haine, et les traits du courroux.
Observe tout, Omar, et quavec son escorte
Le vigilant Hercide assiége cette porte.
Reviens me rendre compte, et voir sil faut hâter,
Ou retenir les coups que je dois lui porter.


ACTE 2 SCENE 5 : Zopire, Mahomet.


ZOPIRE
Ah ! quel fardeau cruel à ma douleur profonde !
Moi, recevoir ici cet ennemi du monde !


MAHOMET
Approche, et puisque enfin le ciel veut nous unir,
vois Mahomet sans crainte, et parle sans rougir.


ZOPIRE
Je rougis pour toi seul, pour toi dont lartifice
A traîné ta patrie au bord du précipice :
Pour toi de qui la main sème ici les forfaits,
Et fait naître la guerre au milieu de la paix.
Ton nom seul parmi nous divise les familles,
Les époux, les parents, les mères et les filles ;
Et la trêve pour toi nest quun moyen nouveau
Pour venir dans nos coeurs enfoncer le couteau.
La discorde civile est partout sur ta trace.
Assemblage inouï de mensonge et daudace,
Tyran de ton pays, est-ce ainsi quen ce lieu
Tu viens donner la paix et mannoncer un dieu ?


MAHOMET
Si javais à répondre à dautres quà Zopire,
Je ne ferais parler que le dieu qui minspire ;
Le glaive et lalcoran, dans mes sanglantes mains,
Imposeraient silence au reste des humains ;
Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre,
Et je verrais leurs fronts attachés à la terre :
Mais je te parle en homme, et sans rien déguiser ;
Je me sens assez grand pour ne pas tabuser.
Vois quel est Mahomet : nous sommes seuls ; écoute :
Je suis ambitieux ; tout homme lest, sans doute ;
Mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen,
Ne conçut un projet aussi grand que le mien.
Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre,
Par les lois, par les arts, et surtout par la guerre ;
Le temps de lArabie est à la fin venu.
Ce peuple généreux, trop longtemps inconnu,
Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire ;
Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire.
Vois du nord au midi lunivers désolé,
La Perse encor sanglante, et son trône ébranlé,
LInde esclave et timide, et lEgypte abaissée,
Des murs de Constantin la splendeur éclipsée ;
Vois lempire romain tombant de toutes parts,
Ce grand corps déchiré, dont les membres épars
Languissent dispersés sans honneur et sans vie :
Sur ces débris du monde élevons lArabie.
Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers ;
Il faut un nouveau dieu pour laveugle univers.
En Egypte Osiris, Zoroastre en Asie,
Chez les Crétois Minos, Numa dans lItalie,
A des peuples sans moeurs, et sans culte, et sans rois,
Donnèrent aisément dinsuffisantes lois.
Je viens après mille ans changer ces lois grossières.
Japporte un joug plus noble aux nations entières.
Jabolis les faux dieux ; et mon culte épuré,
De ma grandeur naissante est le premier degré.
Ne me reproche point de tromper ma patrie ;
Je détruis sa faiblesse et son idolâtrie :
Sous un roi, sous un dieu, je viens la réunir,
Et, pour la rendre illustre, il la faut asservir.


ZOPIRE
Voilà donc tes desseins ! cest donc toi dont laudace
De la terre à ton gré prétend changer la face !
Tu veux, en apportant le carnage et leffroi,
Commander aux humains de penser comme toi :
Tu ravages le monde, et tu prétends linstruire.
Ah ! si par des erreurs il sest laissé séduire,
Si la nuit du mensonge a pu nous égarer,
Par quels flambeaux affreux veux-tu nous éclairer ?
Quel droit as-tu reçu denseigner, de prédire,
De porter lencensoir, et daffecter lempire ?


MAHOMET
Le droit quun esprit vaste, et ferme en ses desseins,
A sur lesprit grossier des vulgaires humains.


ZOPIRE
Eh quoi ! tout factieux, qui pense avec courage,
Doit donner aux mortels un nouvel esclavage ?
Il a droit de tromper, sil trompe avec grandeur ?


MAHOMET
Oui ; je connais ton peuple, il a besoin derreur ;
Ou véritable ou faux, mon culte est nécessaire.
Que tont produit tes dieux ? quel bien tont-ils pu faire ?
Quels lauriers vois-tu croître au pied de leurs autels ?
Ta secte obscure et basse avilit les mortels,
Enerve le courage, et rend lhomme stupide ;
La mienne élève lâme, et la rend intrépide.
Ma loi fait des héros.


ZOPIRE
Dis plutôt des brigands.
Porte ailleurs tes leçons, lécole des tyrans ;
Va vanter limposture à Médine où tu règnes,
Où tes maîtres séduits marchent sous tes enseignes,
Où tu vois tes égaux à tes pieds abattus.


MAHOMET
Des égaux ! dès longtemps Mahomet nen a plus.
Je fais trembler la Mecque, et je règne à Médine ;
crois-moi, reçois la paix, si tu crains ta ruine.


ZOPIRE
La paix est dans ta bouche, et ton coeur en est loin :
Penses-tu me tromper ?


MAHOMET
Je nen ai pas besoin.
Cest le faible qui trompe, et le puissant commande.
Demain jordonnerai ce que je te demande ;
Demain je puis te voir à mon joug asservi :
Aujourdhui Mahomet veut être ton ami.


ZOPIRE
Nous amis ! nous, cruel ! ah ! Quel nouveau prestige !
Connais-tu quelque dieu qui fasse un tel prodige ?


MAHOMET
Jen connais un puissant, et toujours écouté,
Qui te parle avec moi.


ZOPIRE
Qui ?


MAHOMET
La nécessité,
Ton intérêt.


ZOPIRE
Avant quun tel noeud nous rassemble,
Les enfers et les cieux seront unis ensemble.
Lintérêt est ton dieu, le mien est léquité ;
Entre ces ennemis il nest point de traité.
Quel serait le ciment, réponds-moi, si tu loses,
De lhorrible amitié quici tu me proposes ?
Réponds ; est-ce ton fils que mon bras te ravit ?
Est-ce le sang des miens que ta main répandit ?


MAHOMET
Oui, ce sont tes fils même. Oui, connais un mystère
Dont seul dans lunivers je suis dépositaire :
Tu pleures tes enfants, ils respirent tous deux.


ZOPIRE
Ils vivraient ! quas-tu dit ? ô ciel ! ô jour heureux !
Ils vivraient ! cest de toi quil faut que je lapprenne !


MAHOMET
Elevés dans mon camp, tous deux sont dans ma chaîne.


ZOPIRE
Mes enfants dans tes fers ! ils pourraient te servir !


MAHOMET
Mes bienfaisantes mains ont daigné les nourrir.


ZOPIRE
Quoi ! tu nas point sur eux étendu ta colère ?


MAHOMET
Je ne les punis point des fautes de leur père.


ZOPIRE
Achève, éclaircis-moi, parle, quel est leur sort ?


MAHOMET
Je tiens entre mes mains et leur vie et leur mort ;
Tu nas quà dire un mot, et je ten fais larbitre.


ZOPIRE
Moi, je puis les sauver ! à quel prix ? à quel titre ?
Faut-il donner mon sang ? faut-il porter leurs fers ?


MAHOMET
Non, mais il faut maider à tromper lunivers ;
Il faut rendre la Mecque, abandonner ton temple,
De la crédulité donner à tous lexemple,
Annoncer lAlcoran aux peuples effrayés,
Me servir en prophète, et tomber à mes pieds :
Je te rendrai ton fils, et je serai ton gendre.


ZOPIRE
Mahomet, je suis père, et je porte un coeur tendre.
Après quinze ans dennuis, retrouver mes enfants,
Les revoir, et mourir dans leurs embrassements,
Cest le premier des biens pour mon âme attendrie :
Mais sil faut à ton culte asservir ma patrie,
Ou de ma propre main les immoler tous deux,
Connais-moi, Mahomet, mon choix nest pas douteux.
Adieu.


MAHOMET
Fier citoyen, vieillard inexorable,
Je serai plus que toi cruel, impitoyable.


ACTE 2 SCENE 6 : Mahomet, Omar.


OMAR
Mahomet, il faut lêtre, ou nous sommes perdus :
Les secrets des tyrans me sont déjà vendus.
Demain la trêve expire, et demain lon tarrête ;
Demain Zopire est maître, et fait tomber ta tête.
La moitié du sénat vient de te condamner ;
Nosant pas te combattre, on tose assassiner.
Ce meurtre dun héros, ils le nomment supplice ;
Et ce complot obscur, ils lappellent justice.


MAHOMET
Ils sentiront la mienne ; ils verront ma fureur.
La persécution fit toujours ma grandeur :
Zopire périra.


OMAR
Cette tête funeste,
En tombant à tes pieds, fera fléchir le reste.
Mais ne perds point de temps.


MAHOMET
Mais, malgré mon courroux,
Je dois cacher la main qui va lancer les coups,
Et détourner de moi les soupçons du vulgaire.


OMAR
Il est trop méprisable.


MAHOMET
Il faut pourtant lui plaire ;
Et jai besoin dun bras qui, par ma voix conduit,
Soit seul chargé du meurtre et men laisse le fruit.


OMAR
Pour un tel attentat je réponds de Séide.


MAHOMET
De lui ?


OMAR
Cest linstrument dun pareil homicide.
Otage de Zopire, il peut seul aujourdhui
Laborder en secret, et te venger de lui.
Tes autres favoris, zélés avec prudence,
Pour sexposer à tout ont trop dexpérience ;
Ils sont tous dans cet âge où la maturité
Fait tomber le bandeau de la crédulité ;
Il faut un coeur plus simple, aveugle avec courage,
Un esprit amoureux de son propre esclavage :
La jeunesse est le temps de ces illusions.
Séide est tout en proie aux superstitions ;
Cest un lion docile à la voix qui le guide.


MAHOMET
Le frère de Palmire ?


OMAR
Oui, lui-même, oui, Séide,
De ton fier ennemi le fils audacieux,
De son maître offensé rival incestueux.


MAHOMET
Je déteste Séide, et son nom seul moffense ;
La cendre de mon fils me crie encor vengeance :
Mais tu connais lobjet de mon fatal amour ;
Tu connais dans quel sang elle a puisé le jour.
Tu vois que dans ces lieux environnés dabîmes
Je viens chercher un trône, un autel, des victimes
Quil faut dun peuple fier enchanter les esprits ;
Quil faut perdre Zopire, et perdre encor son fils.
Allons, consultons bien mon intérêt, ma haine,
Lamour, lindigne amour, qui malgré moi mentraîne,
Et la religion, à qui tout est soumis,
Et la nécessité, par qui tout est permis.


ACTE 3 SCENE 1 : Séide, Palmire.


PALMIRE
Demeure. Quel est donc ce secret sacrifice ?
Quel sang a demandé léternelle justice ?
Ne mabandonne pas.


SEIDE
Dieu daigne mappeler :
Mon bras doit le servir ; mon coeur va lui parler.
Omar veut à linstant, par un serment terrible,
Mattacher de plus près à ce maître invincible.
Je vais jurer à dieu de mourir pour sa loi,
Et mes seconds serments ne seront que pour toi.


PALMIRE
Doù vient quà ce serment je ne suis point présente ?
Si je taccompagnais, jaurais moins dépouvante.
Omar, ce même Omar, loin de me consoler,
Parle de trahison, de sang prêt à couler,
Des fureurs du sénat, des complots de Zopire.
Les feux sont allumés, bientôt la trêve expire ;
Le fer cruel est prêt, on sarme, on va frapper :
Le prophète la dit, il ne peut nous tromper.
Je crains tout de Zopire, et je crains pour Séide.


SEIDE
Croirai-je que Zopire ait un coeur si perfide !
Ce matin, comme otage à ses yeux présenté,
Jadmirais sa noblesse et son humanité ;
Je sentais quen secret une force inconnue
Enlevait jusquà lui mon âme prévenue :
Soit respect pour son nom, soit quun dehors heureux
Me cachât de son coeur les replis dangereux,
Soit que, dans ces moments où je tai rencontrée,
Mon âme tout entière à son bonheur livrée,
Oubliant ses douleurs, et chassant tout effroi,
Ne connût, nentendît, ne vît plus rien que toi ;
Je me trouvais heureux dêtre auprès de Zopire.
Je le hais dautant plus quil mavait su séduire :
Mais, malgré le courroux dont je dois manimer,
Quil est dur de haïr ceux quon voulait aimer !


PALMIRE
Ah ! que le ciel en tout a joint nos destinées !
Quil a pris soin dunir nos âmes enchaînées !
Hélas ! sans mon amour, sans ce tendre lien,
Sans cet instinct charmant qui joint mon coeur au tien,
Sans la religion que Mahomet minspire,
Jaurais eu des remords en accusant Zopire.


SEIDE
Laissons ces vains remords, et nous abandonnons
A la voix de ce dieu quà lenvi nous servons.
Je sors. Il faut prêter ce serment redoutable ;
Le dieu qui mentendra nous sera favorable ;
Et le pontife roi, qui veille sur nos jours,
Bénira de ses mains de si chastes amours.
Adieu. Pour être à toi, je vais tout entreprendre.


ACTE 3 SCENE 2 : PALMIRE


PALMIRE
Dun noir pressentiment je ne puis me défendre.
Cet amour dont lidée avait fait mon bonheur,
Ce jour tant souhaité nest quun jour de terreur.
Quel est donc ce serment quon attend de Séide ?
Tout mest suspect ici ; Zopire mintimide.
Jinvoque Mahomet ; et cependant mon coeur
Eprouve à son nom même une secrète horreur.
Dans les profonds respects que ce héros minspire,
Je sens que je le crains presque autant que Zopire.
Délivre-moi, grand dieu ! de ce trouble où je suis ;
Craintive je te sers, aveugle je te suis :
Hélas ! daigne essuyer les pleurs où je me noie !


ACTE 3 SCENE 3 : Mahomet, Palmire.


PALMIRE
Cest vous quà mon secours un dieu propice envoie,
Seigneur. Séide...


MAHOMET
Eh bien ! doù vous vient cet effroi ?
Et que craint-on pour lui, quand on est près de moi ?


PALMIRE
O ciel ! vous redoublez la douleur qui magite.
Quel prodige inouï ! votre âme est interdite ;
Mahomet est troublé pour la première fois.


MAHOMET
Je devrais lêtre au moins du trouble où je vous vois.
Est-ce ainsi quà mes yeux votre simple innocence
Ose avouer un feu qui peut-être moffense ?
Votre coeur a-t-il pu, sans être épouvanté,
Avoir un sentiment que je nai pas dicté ?
Ce coeur que jai formé nest-il plus quun rebelle,
Ingrat à mes bienfaits, à mes lois infidèle ?


PALMIRE
Que dites-vous ? surprise et tremblante à vos pieds,
Je baisse en frémissant mes regards effrayés.
Eh quoi ! navez-vous pas daigné, dans ce lieu même,
Vous rendre à nos souhaits, et consentir quil maime ?
Ces noeuds, ces chastes noeuds, que dieu formait en nous,
Sont un lien de plus qui nous attache à vous.


MAHOMET
Redoutez des liens formés par limprudence.
Le crime quelquefois suit de près linnocence.
Le coeur peut se tromper ; lamour et ses douceurs
Pourront coûter, Palmire, et du sang et des pleurs.


PALMIRE
Nen doutez pas, mon sang coulerait pour Séide.


MAHOMET
Vous laimez à ce point ?


PALMIRE
Depuis le jour quHercide
Nous soumit lun et lautre à votre joug sacré,
Cet instinct tout-puissant, de nous-même ignoré,
Devançant la raison, croissant avec notre âge,
Du ciel, qui conduit tout, fut le secret ouvrage.
Nos penchants, dites-vous, ne viennent que de lui :
Dieu ne saurait changer ; pourrait-il aujourdhui
Réprouver un amour que lui-même il fit naître ?
Ce qui fut innocent peut-il cesser de lêtre ?
Pourrais-je être coupable ?


MAHOMET
Oui. Vous devez trembler :
Attendez les secrets que je dois révéler ;
Attendez que ma voix veuille enfin vous apprendre
Ce quon peut approuver, ce quon doit se défendre.
Ne croyez que moi seul.


PALMIRE
Et qui croire que vous ?
Esclave de vos lois, soumise, à vos genoux,
Mon coeur dun saint respect ne perd point lhabitude.


MAHOMET
Trop de respect souvent mène à lingratitude.


PALMIRE
Non, si de vos bienfaits je perds le souvenir,
Que Séide à vos yeux sempresse à men punir !


MAHOMET
Séide !


PALMIRE
Ah ! Quel courroux arme votre oeil sévère ?


MAHOMET
Allez, rassurez-vous, je nai point de colère.
Cest éprouver assez vos sentiments secrets ;
Reposez-vous sur moi de vos vrais intérêts :
Je suis digne du moins de votre confiance.
Vos destins dépendront de votre obéissance.
Si jeus soin de vos jours, si vous mappartenez,
Méritez des bienfaits qui vous sont destinés.
Quoi que la voix du ciel ordonne de Séide,
Affermissez ses pas où son devoir le guide :
Quil garde ses serments ; quil soit digne de vous.


PALMIRE
Nen doutez point, mon père, il les remplira tous :
Je réponds de son coeur, ainsi que de moi-même.
Séide vous adore encor plus quil ne maime ;
Il voit en vous son roi, son père, son appui :
Jen atteste à vos pieds lamour que jai pour lui.
Je cours à vous servir encourager son âme.


ACTE 3 SCENE 4 : MAHOMET


MAHOMET
Quoi ! je suis malgré moi confident de sa flamme !
Quoi ! sa naïveté, confondant ma fureur,
Enfonce innocemment le poignard dans mon coeur !
Père, enfants, destinés au malheur de ma vie,
Race toujours funeste, et toujours ennemie,
Vous allez éprouver, dans cet horrible jour,
ce que peut à la fois ma haine et mon amour.


ACTE 3 SCENE 5 : Mahomet, Omar.


OMAR
Enfin voici le temps et de ravir Palmire,
Et denvahir la Mecque, et de punir Zopire :
Sa mort seule à tes pieds mettra nos citoyens ;
Tout est désespéré, si tu ne le préviens.
Le seul Séide ici te peut servir, sans doute ;
Il voit souvent Zopire, il lui parle, il lécoute.
Tu vois cette retraite, et cet obscur détour
Qui peut de ton palais conduire à son séjour ;
Là, cette nuit, Zopire à ses dieux fantastiques
Offre un encens frivole et des voeux chimériques.
Là, Séide, enivré du zèle de ta loi,
Va limmoler au dieu qui lui parle par toi.


MAHOMET
Quil limmole, il le faut ; il est né pour le crime :
Quil en soit linstrument, quil en soit la victime.
Ma vengeance, mes feux, ma loi, ma sûreté,
Lirrévocable arrêt de la fatalité,
Tout le veut. Mais crois-tu que son jeune courage,
Nourri du fanatisme, en ait toute la rage ?


OMAR
Lui seul était formé pour remplir ton dessein.
Palmire à te servir excite encor sa main.
Lamour, le fanatisme, aveuglent sa jeunesse ;
II sera furieux par excès de faiblesse.


MAHOMET
Par les noeuds des serments as-tu lié son coeur ?


OMAR
Du plus saint appareil la ténébreuse horreur,
Les autels, les serments, tout enchaîne Séide.
Jai mis un fer sacré dans sa main parricide,
Et la religion le remplit de fureur.
Il vient.


ACTE 3 SCENE 6 : Mahomet, Omar, Séide.


MAHOMET
Enfant dun dieu qui parle à votre coeur,
Ecoutez par ma voix sa volonté suprême ;
Il faut venger son culte, il faut venger dieu même.


SEIDE
Roi, pontife, et prophète, à qui je suis voué,
Maître des nations, par le ciel avoué,
Vous avez sur mon être une entière puissance ;
Eclairez seulement ma docile ignorance.
Un mortel venger dieu !


MAHOMET
Cest par vos faibles mains
Quil veut épouvanter les profanes humains.


SEIDE
Ah ! sans doute, ce dieu dont vous êtes limage,
Va dun combat illustre honorer mon courage.


MAHOMET
Faites ce quil ordonne ; il nest point dautre honneur.
De ses décrets divins aveugle exécuteur,
Adorez et frappez ; vos mains seront armées
Par lange de la mort, et le dieu des armées.


SEIDE
Parlez : quels ennemis vous faut-il immoler ?
Quel tyran faut-il perdre ? et quel sang doit couler ?


MAHOMET
Le sang du meurtrier que Mahomet abhorre,
Qui nous persécuta, qui nous poursuit encore,
Qui combattit mon dieu, qui massacra mon fils ;
Le sang du plus cruel de tous nos ennemis :
De Zopire.


SEIDE
De lui ! quoi ! mon bras...


MAHOMET
Téméraire,
On devient sacrilège alors quon délibère.
Loin de moi les mortels assez audacieux
Pour juger par eux-mêmes, et pour voir par leurs yeux.
Quiconque ose penser nest pas né pour me croire.
Obéir en silence est votre seule gloire.
Savez-vous qui je suis ? Savez-vous en quels lieux
Ma voix vous a chargé des volontés des cieux ?
Si, malgré ses erreurs et son idolâtrie,
Des peuples dorient la Mecque est la patrie ;
Si ce temple du monde est promis à ma loi ;
Si dieu men a créé le pontife et le roi ;
Si la Mecque est sacrée, en savez-vous la cause ?
Ibrahim y naquit, et sa cendre y repose :
Ibrahim, dont le bras, docile à lEternel
Traîna son fils unique aux marches de lautel,
Etouffant pour son dieu les cris de la nature.
Et quand ce dieu par vous veut venger son injure,
Quand je demande un sang à lui seul adressé,
Quand dieu vous a choisi, vous avez balancé !
Allez, vil idolâtre, et né pour toujours lêtre,
Indigne musulman, cherchez un autre maître.
Le prix était tout prêt ; Palmire était à vous :
Mais vous bravez Palmire et le ciel en courroux.
Lâche et faible instrument des vengeances suprêmes,
Les traits que vous portez vont tomber sur vous-mêmes ;
Fuyez, servez, rampez, sous mes fiers ennemis.


SEIDE
Je crois entendre dieu ; tu parles, jobéis.


MAHOMET
Obéissez, frappez : teint du sang dun impie,
Méritez par sa mort une éternelle vie.
(à Omar.)
Ne labandonne pas ; et, non loin de ces lieux
Sur tous ses mouvements ouvre toujours les yeux.


ACTE 3 SCENE 7 : SEIDE


SEIDE
Immoler un vieillard, de qui je suis lotage,
Sans armes, sans défense, appesanti par lâge !
Nimporte ; une victime amenée à lautel
Y tombe sans défense, et son sang plaît au ciel.
Enfin Dieu ma choisi pour ce grand sacrifice :
Jen ai fait le serment ; il faut quil saccomplisse.
Venez à mon secours, ô vous, de qui le bras
Aux tyrans de la terre a donné le trépas ;
Ajoutez vos fureurs à mon zèle intrépide ;
Affermissez ma main saintement homicide.
Ange de Mahomet, ange exterminateur,
Mets ta férocité dans le fond de mon coeur.
Ah ! que vois-je ?


ACTE 3 SCENE 8 : Zopire, Séide.


ZOPIRE
A mes yeux tu te troubles, Séide !
Vois dun oeil plus content le dessein qui me guide :
Otage infortuné, que le sort ma remis,
Je te vois à regret parmi mes ennemis.
La trêve a suspendu le moment du carnage ;
Ce torrent retenu peut souvrir un passage :
Je ne ten dis pas plus ; mais mon coeur, malgré moi,
A frémi des dangers assemblés près de toi.
Cher Séide, en un mot, dans cette horreur publique,
Souffre que ma maison soit ton asile unique.
Je réponds de tes jours ; ils me sont précieux ;
Ne me refuse pas.


SEIDE
O mon devoir ! ô cieux !
Ah, Zopire ! est-ce vous qui navez dautre envie
Que de me protéger, de veiller sur ma vie ?
Prêt à verser son sang, quai-je ouï ? quai-je vu ?
Pardonne, Mahomet, tout mon coeur sest ému.


ZOPIRE
De ma pitié pour toi tu tétonnes peut-être ;
Mais enfin je suis homme, et cest assez de lêtre
Pour aimer à donner des soins compatissants
A des coeurs malheureux que lon croit innocents.
Exterminez, grands dieux, de la terre où nous sommes
Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes !


SEIDE
Que ce langage est cher à mon coeur combattu !
Lennemi de mon dieu connaît donc la vertu !


ZOPIRE
Tu la connais bien peu, puisque tu ten étonnes.
Mon fils, à quelle erreur, hélas ! tu tabandonnes !
Ton esprit, fasciné par les lois dun tyran,
Pense que tout est crime hors dêtre musulman.
Cruellement docile aux leçons de ton maître,
Tu mavais en horreur avant de me connaître ;
Avec un joug de fer, un affreux préjugé
Tient ton coeur innocent dans le piége engagé.
Je pardonne aux erreurs où Mahomet tentraîne ;
Mais peux-tu croire un dieu qui commande la haine ?


SEIDE
Ah ! je sens quà ce dieu je vais désobéir ;
Non, seigneur, non, mon coeur ne saurait vous haïr.


ZOPIRE à part.
Hélas ! plus je lui parle, et plus il mintéresse.
Son âge, sa candeur, ont surpris ma tendresse.
Se peut-il quun soldat de ce monstre imposteur
Ait trouvé malgré lui le chemin de mon coeur ?
(à Séide.)
Quel es-tu ? de quel sang les dieux tont-ils fait naître ?


SEIDE
Je nai point de parents, seigneur, je nai quun maître,
Que jusquà ce moment javais toujours servi,
Mais quen vous écoutant ma faiblesse a trahi.


ZOPIRE
Quoi ! tu ne connais point de qui tu tiens la vie ?


SEIDE
Son camp fut mon berceau ; son temple est ma patrie :
Je nen connais point dautre ; et, parmi ces enfants
Quen tribut à mon maître on offre tous les ans,
Nul na plus que Séide éprouvé sa clémence.


ZOPIRE
Je ne puis le blâmer de sa reconnaissance.
Oui, les bienfaits, Séide, ont des droits sur un coeur.
Ciel ! pourquoi Mahomet fut-il son bienfaiteur ?
Il ta servi de père, aussi bien quà Palmire :
Doù vient que tu frémis, et que ton coeur soupire ?
Tu détournes de moi ton regard égaré ;
De quelque grand remords tu sembles déchiré.


SEIDE
Eh ! qui nen aurait pas dans ce jour effroyable !


ZOPIRE
Si tes remords sont vrais, ton coeur nest plus coupable.
Viens ; le sang va couler ; je veux sauver le tien.


SEIDE
Juste ciel ! et cest moi qui répandrais le sien !
O serments ! ô Palmire ! ô vous, dieu des vengeances
!
ZOPIRE
Remets-toi dans mes mains ; tremble, si tu balances ;
Pour la dernière fois, viens, ton sort en dépend.


ACTE 3 SCENE 9 : Zopire, Séide, Omar, suite.


OMAR entrant avec précipitation.
Traître, que faites-vous ? Mahomet vous attend.


SEIDE
Où suis-je ! ô ciel ! où suis-je ! et que dois-je résoudre ?
Dun et dautre côté je vois tomber la foudre.
Où courir ? où porter un trouble si cruel ?
Où fuir ?


OMAR
Aux pieds du roi qua choisi lEternel.


SEIDE
Oui, jy cours abjurer un serment que jabhorre.


ACTE 3 SCENE 10 : ZOPIRE


ZOPIRE
Ah, Séide ! où vas-tu ? Mais il me fuit encore ;
Il sort désespéré, frappé dun sombre effroi,
Et mon coeur qui le suit séchappe loin de moi.
Ses remords, ma pitié, son aspect, son absence,
A mes sens déchirés font trop de violence.
Suivons ses pas.


ACTE 3 SCENE 11 : Zopire, Phanor.


PHANOR
Lisez ce billet important
Quun arabe en secret ma donné dans linstant.


ZOPIRE
Hercide ! quai-je lu ? Grands dieux, votre clémence
Répare-t-elle enfin soixante ans de souffrance ?
Hercide veut me voir ! lui, dont le bras cruel
Arracha mes enfants à ce sein paternel !
Ils vivent ! Mahomet les tient sous sa puissance,
Et Séide et Palmire ignorent leur naissance !
Mes enfants ! tendre espoir que je nose écouter !
Je suis trop malheureux, je crains de me flatter.
Pressentiment confus, faut-il que je vous croie ?
O mon sang ! où porter mes larmes et ma joie ?
Mon coeur ne peut suffire à tant de mouvements ;
Je cours, et je suis prêt dembrasser mes enfants.
Je marrête, jhésite, et ma douleur craintive
Prête à la voix du sang une oreille attentive.
Allons. Voyons Hercide au milieu de la nuit ;
Quil soit sous cette voûte en secret introduit,
Au pied de cet autel, où les pleurs de ton maître
Ont fatigué les dieux, qui sapaisent peut-être.
Dieux, rendez-moi mes fils : dieux, rendez aux vertus
deux coeurs nés généreux, quun traître a corrompus.
Sils ne sont point à moi, si telle est ma misère,
Je les veux adopter, je veux être leur père.


ACTE 4 SCENE 1 : Mahomet, Omar.


OMAR
Oui, de ce grand secret la trame est découverte ;
Ta gloire est en danger, ta tombe est entrouverte.
Séide obéira : mais avant que son coeur,
Raffermi par ta voix, eût repris sa fureur,
Séide a révélé cet horrible mystère.


MAHOMET
O ciel !


OMAR
Hercide laime : il lui tient lieu de père.


MAHOMET
Eh bien ! que pense Hercide ?


OMAR
Il paraît effrayé ;
Il semble pour Zopire avoir quelque pitié.


MAHOMET
Hercide est faible ; ami, le faible est bientôt traître.
Quil tremble, il est chargé du secret de son maître.
Je sais comme on écarte un témoin dangereux.
Suis-je en tout obéi ?


OMAR
Jai fait ce que tu veux.


MAHOMET
Préparons donc le reste. Il faut que dans une heure
On nous traîne au supplice, ou que Zopire meure.
Sil meurt, cen est assez ; tout ce peuple éperdu
Adorera mon dieu, qui maura défendu.
Voilà le premier pas ; mais sitôt que Séide
Aura rougi ses mains de ce grand homicide,
Réponds-tu quau trépas Séide soit livré ?
Réponds-tu du poison qui lui fut préparé ?


OMAR
Nen doute point.


MAHOMET
Il faut que nos mystères sombres
Soient cachés dans la mort, et couverts de ses ombres.
Mais tout prêt à frapper, prêt à percer le flanc
Dont Palmire a tiré la source de son sang,
Prends soin de redoubler son heureuse ignorance :
Epaississons la nuit qui voile sa naissance,
Pour son propre intérêt, pour moi, pour mon bonheur.
Mon triomphe en tout temps est fondé sur lerreur.
Elle naquit en vain de ce sang que jabhorre :
On na point de parents alors quon les ignore.
Les cris du sang, sa force et ses impressions,
Des coeurs toujours trompés sont les illusions.
La nature à mes yeux nest rien que lhabitude ;
Celle de mobéir fit son unique étude :
Je lui tiens lieu de tout. Quelle passe en mes bras
sur la cendre des siens, quelle ne connaît pas.
Son coeur même en secret, ambitieux peut-être,
Sentira quelque orgueil à captiver son maître.
Mais déjà lheure approche où Séide en ces lieux
Doit mimmoler son père à laspect de ses dieux.
Retirons-nous.


OMAR
Tu vois sa démarche égarée ;
De lardeur dobéir son âme est dévorée.


ACTE 4 SCENE 2 : Mahomet, Omar, sur le devant, mais retirés de côté ; SEide, dans le fond.


SEIDE
Il le faut donc remplir ce terrible devoir !


MAHOMET
Viens, et par dautres coups assurons mon pouvoir.
(il sort avec Omar.)


SEIDE seul.
A tout ce quils mont dit je nai rien à répondre.
Un mot de Mahomet suffit pour me confondre.
Mais quand il maccablait de cette sainte horreur,
La persuasion na point rempli mon coeur.
Si le ciel a parlé, jobéirai sans doute ;
Mais quelle obéissance ! ô ciel ! et quil en coûte !


ACTE 4 SCENE 3 : SEide, Palmire.


SEIDE
Palmire, que veux-tu ? Quel funeste transport !
Qui tamène en ces lieux consacrés à la mort ?


PALMIRE
Séide, la frayeur et lamour sont mes guides ;
Mes pleurs baignent tes mains saintement homicides.
Quel sacrifice horrible, hélas ! faut-il offrir ?
à Mahomet, à dieu, tu vas donc obéir ?


SEIDE
O de mes sentiments souveraine adorée,
Parlez, déterminez ma fureur égarée ;
Eclairez mon esprit, et conduisez mon bras ;
Tenez-moi lieu dun dieu que je ne comprends pas.
Pourquoi ma-t-il choisi ? ce terrible prophète
Dun ordre irrévocable est-il donc linterprète ?


PALMIRE
Tremblons dexaminer. Mahomet voit nos coeurs,
Il entend nos soupirs, il observe mes pleurs.
Chacun redoute en lui la divinité même ;
Cest tout ce que je sais ; le doute est un blasphème :
Et le dieu quil annonce avec tant de hauteur,
Séide, est le vrai dieu, puisquil le rend vainqueur.


SEIDE
Il lest, puisque Palmire et le croit et ladore.
Mais mon esprit confus ne conçoit point encore
Comment ce dieu si bon, ce père des humains,
Pour un meurtre effroyable a réservé mes mains.
Je ne le sais que trop, que mon doute est un crime,
Quun prêtre sans remords égorge sa victime,
Que par la voix du ciel Zopire est condamné,
Quà soutenir ma loi jétais prédestiné.
Mahomet sexpliquait, il a fallu me taire ;
Et, tout fier de servir la céleste colère,
Sur lennemi de dieu je portais le trépas ;
Un autre dieu, peut-être, a retenu mon bras.
Du moins, lorsque jai vu ce malheureux Zopire,
De ma religion jai senti moins lempire.
Vainement mon devoir au meurtre mappelait ;
A mon coeur éperdu lhumanité parlait.
Mais avec quel courroux, avec quelle tendresse,
Mahomet de mes sens accuse la faiblesse !
Avec quelle grandeur, et quelle autorité,
Sa voix vient dendurcir ma sensibilité !
Que la religion est terrible et puissante !
Jai senti la fureur en mon coeur renaissante.
Palmire, je suis faible, et du meurtre effrayé ;
De ces saintes fureurs je passe à la pitié ;
De sentiments confus une foule massiège :
Je crains dêtre barbare, ou dêtre sacrilège.
Je ne me sens point fait pour être un assassin.
Mais quoi ! dieu me lordonne, et jai promis ma main ;
Jen verse encor des pleurs de douleur et de rage.
Vous me voyez, Palmire, en proie à cet orage,
Nageant dans le reflux des contrariétés,
Qui pousse et qui retient mes faibles volontés.
Cest à vous de fixer mes fureurs incertaines :
Nos coeurs sont réunis par les plus fortes chaînes ;
Mais, sans ce sacrifice à mes mains imposé,
Le noeud qui nous unit est à jamais brisé ;
Ce nest quà ce seul prix que jobtiendrai Palmire.


PALMIRE
Je suis le prix du sang du malheureux Zopire !


SEIDE
Le ciel et Mahomet ainsi lont arrêté.


PALMIRE
Lamour est-il donc fait pour tant de cruauté ?


SEIDE
Ce nest quau meurtrier que Mahomet te donne.


PALMIRE
Quelle effroyable dot !


SEIDE
Mais si le ciel lordonne ?
Si je sers et lamour et la religion ?


PALMIRE
Hélas !


SEIDE
Vous connaissez la malédiction
Qui punit à jamais la désobéissance.


PALMIRE
Si dieu même en tes mains a remis sa vengeance,
Sil exige le sang que ta bouche a promis...


SEIDE
Eh bien ! pour être à toi que faut-il ?


PALMIRE
Je frémis.


SEIDE
Je tentends, son arrêt est parti de ta bouche.


PALMIRE
Qui, moi ?


SEIDE
Tu las voulu.


PALMIRE
Dieu ! quel arrêt farouche !
Que tai-je dit ?


SEIDE
Le ciel vient demprunter ta voix ;
Cest son dernier oracle, et jaccomplis ses lois.
Voici lheure où Zopire à cet autel funeste
Doit prier en secret des dieux que je déteste.
Palmire, éloigne-toi.


PALMIRE
Je ne puis te quitter.


SEIDE
Ne vois point lattentat qui va sexécuter.:
Ces moments sont affreux. Va, fuis ; cette retraite
Est voisine des lieux quhabite le prophète.
Va, dis-je.


PALMIRE
Ce vieillard va donc être immolé !


SEIDE
De ce grand sacrifice ainsi lordre est réglé ;
Il le faut de ma main traîner sur la poussière,
De trois coups dans le sein lui ravir la lumière,
Renverser dans son sang cet autel dispersé.


PALMIRE
Lui, mourir par tes mains ! tout mon sang sest glacé.
Le voici, juste ciel ! ...
(le fond du théâtre souvre. On voit un autel.)


ACTE 4 SCENE 4 : Zopire ; SEide, Palmire, sur le devant.


ZOPIRE près de lautel.
O dieux de ma patrie !
Dieux prêts à succomber sous une secte impie,
Cest pour vous-même ici que ma débile voix
Vous implore aujourdhui pour la dernière fois.
La guerre va renaître, et ses mains meurtrières
De cette faible paix vont briser les barrières.
Dieux ! si dun scélérat vous respectez le sort...


SEIDE à Palmire.
Tu lentends qui blasphème ?


ZOPIRE
Accordez-moi la mort,
Mais rendez-moi mes fils à mon heure dernière ;
Que jexpire en leurs bras ; quils ferment ma paupière.
Hélas ! si jen croyais mes secrets sentiments,
Si vos mains en ces lieux ont conduit mes enfants...


Palmire à Séide.
Que dit-il ? ses enfants !


ZOPIRE
O mes dieux que jadore !
Je mourrais du plaisir de les revoir encore.
Arbitre des destins, daignez veiller sur eux ;
Quils pensent comme moi, mais quils soient plus heureux !


SEIDE
Il court à ses faux dieux ! frappons.
(il tire son poignard.)


PALMIRE
Que vas-tu faire ?
Hélas !


SEIDE
Servir le ciel, te mériter, te plaire.
Ce glaive à notre dieu vient dêtre consacré ;
Que lennemi de dieu soit par lui massacré !
Marchons. Ne vois-tu pas dans ces demeures sombres
Ces traits de sang, ce spectre, et ces errantes ombres ?


PALMIRE
Que dis-tu ?


SEIDE
Je vous suis, ministres du trépas :
Vous me montrez lautel ; vous conduisez mon bras.
Allons.


PALMIRE
Non ; trop dhorreur entre nous deux sassemble.
Demeure.


SEIDE
Il nest plus temps ; avançons : lautel tremble.


PALMIRE
Le ciel se manifeste, il nen faut pas douter.


SEIDE
Me pousse-t-il au meurtre, ou veut-il marrêter ?
Du prophète de dieu la voix se fait entendre ;
Il me reproche un coeur trop flexible et trop tendre.
Palmire !


PALMIRE
Eh bien ?


SEIDE
Au ciel adressez tous vos voeux.
Je vais frapper.
(il sort, et va derrière lautel où est Zopire.)


PALMIRE
Je meurs ! ô moment douloureux !
Quelle effroyable voix dans mon âme sélève !
Doù vient que tout mon sang malgré moi se soulève !
Si le ciel veut un meurtre, est-ce à moi den juger ?
Est-ce à moi de men plaindre, et de linterroger ?
Jobéis. Doù vient donc que le remords maccable ?
Ah ! quel coeur sait jamais sil est juste ou coupable ?
Je me trompe, ou les coups sont portés cette fois ;
Jentends les cris plaintifs dune mourante voix.
Séide... hélas ! ...


SEIDE revient dun air égaré.
Où suis-je ? et quelle voix mappelle ?
Je ne vois point Palmire ; un dieu ma privé delle.


PALMIRE
Eh quoi ! méconnais-tu celle qui vit pour toi ?


SEIDE
Où sommes-nous ?


PAL Cette triste promesse est-elle enfin remplie ?


SEIDE
Que me dis-tu ?


PALMIRE
Zopire a-t-il perdu la vie ?


SEIDE
Qui ? Zopire !


Palmire.


Ah ! grand dieu ! dieu de sang altéré,
Ne persécutez point son esprit égaré.
Fuyons dici.


SEIDE
Je sens que mes genoux saffaissent.
(il sassied.)
Ah ! je revois le jour, et mes forces renaissent.
Quoi ! cest vous ?


PALMIRE
Quas-tu fait ?


SEIDE se relevant.
Moi ! je viens dobéir...
Dun bras désespéré je viens de le saisir.
Par ses cheveux blanchis jai traîné ma victime.
O ciel ! tu las voulu ! peux-tu vouloir un crime ?
Tremblant, saisi deffroi, jai plongé dans son flanc
Ce glaive consacré qui dut verser son sang.
Jai voulu redoubler ; ce vieillard vénérable
A jeté dans mes bras un cri si lamentable !
La nature a tracé dans ses regards mourants
Un si grand caractère, et des traits si touchants ! ...
De tendresse et deffroi mon âme sest remplie,
Et, plus mourant que lui, je déteste ma vie.


PALMIRE
Fuyons vers Mahomet qui doit nous protéger :
Près de ce corps sanglant vous êtes en danger.
Suivez-moi.


SEIDE
Je ne puis. Je me meurs. Ah ! Palmire ! ...


PALMIRE
Quel trouble épouvantable à mes yeux le déchire !


SEIDE en pleurant.
Ah ! si tu lavais vu, le poignard dans le sein,
Sattendrir à laspect de son lâche assassin !
Je fuyais. Croirais-tu que sa voix affaiblie
Pour mappeler encore a ranimé sa vie ?
Il retirait ce fer de ses flancs malheureux.
Hélas ! il mobservait dun regard douloureux.
Cher Séide, a-t-il dit, infortuné Séide ! "
Cette voix, ces regards, ce poignard homicide,
Ce vieillard attendri, tout sanglant à mes pieds,
Poursuivent devant toi mes regards effrayés.
Quavons-nous fait !


PALMIRE
On vient, je tremble pour ta vie.
Fuis au nom de lamour, et du noeud qui nous lie.


SEIDE
Va, laisse-moi. Pourquoi cet amour malheureux
Ma-t-il pu commander ce sacrifice affreux ?
Non, cruelle ! sans toi, sans ton ordre suprême,
Je naurais pu jamais obéir au ciel même.


PALMIRE
De quel reproche horrible oses-tu maccabler !
Hélas ! plus que le tien mon coeur se sent troubler.
Cher amant, prends pitié de Palmire éperdue !


SEIDE
Palmire ! quel objet vient effrayer ma vue ?
(Zopire paraît, appuyé sur lautel, après sêtre
relevé derrière cet autel où il a reçu le coup.)
Cest cet infortuné luttant contre la mort,
Qui vers nous tout sanglant se traîne avec effort.


SEIDE
Eh quoi ! tu vas à lui ?


PALMIRE
De remords dévorée,
Je cède à la pitié dont je suis déchirée.
Je ny puis résister ; elle entraîne mes sens.


ZOPIRE avançant et soutenu par elle.
Hélas ! servez de guide à mes pas languissants !
(il sassied.)
Séide, ingrat ! cest toi qui marraches la vie !
Tu pleures ! ta pitié succède à ta furie !


ACTE 4 SCENE 5 : Zopire, SEide, Palmire, Phanor.


PHANOR
Ciel ! quels affreux objets se présentent à moi !


ZOPIRE
Si je voyais Hercide ! ... ah ! Phanor, est-ce toi ?
Voilà mon assassin.


PHANOR
O crime ! affreux mystère !
Assassin malheureux, connaissez votre père.


SEIDE
Qui ?


PALMIRE
Lui ?


SEIDE
Mon père ?


ZOPIRE
O ciel !


PHANOR
Hercide est expirant :
Il me voit, il mappelle ; il sécrie en mourant :
Sil en est encor temps, préviens un parricide ;
Cours arracher ce fer à la main de Séide.
Malheureux confident dun horrible secret,
Je suis puni, je meurs des mains de Mahomet :
Cours, hâte-toi dapprendre au malheureux Zopire
que Séide est son fils, et frère de Palmire.


SEIDE
Vous !


PALMIRE
Mon frère ?


ZOPIRE
O mes fils ! ô nature ! ô mes dieux !
Vous ne me trompiez pas quand vous parliez pour eux.
Vous méclairiez sans doute. Ah ! malheureux Séide !
Qui ta pu commander cet affreux homicide ?


SEIDE se jetant à genoux.
Lamour de mon devoir et de ma nation,
Et ma reconnaissance, et ma religion ;
Tout ce que les humains ont de plus respectable
Minspira des forfaits le plus abominable.
Rendez, rendez ce fer à ma barbare main.


PALMIRE à genoux, arrêtant le bras de Séide.
Ah, mon père ! ah, seigneur ! plongez-le dans mon sein.
Jai seule à ce grand crime encouragé Séide ;
Linceste était pour nous le prix du parricide.


SEIDE
Le ciel na point pour nous dassez grands châtiments.
Frappez vos assassins.


ZOPIRE en les embrassant.
Jembrasse mes enfants.
Le ciel voulut mêler, dans les maux quil menvoie,
Le comble des horreurs au comble de la joie.
Je bénis mon destin ; je meurs, mais vous vivez.
O vous, quen expirant mon coeur a retrouvés,
Séide, et vous, Palmire, au nom de la nature,
Par ce reste de sang qui sort de ma blessure,
Par ce sang paternel, par vous, par mon trépas,
Vengez-vous, vengez-moi ; mais ne vous perdez pas.
Lheure approche, mon fils, où la trêve rompue
Laissait à mes desseins une libre étendue :
Les dieux de tant de maux ont pris quelque pitié ;
Le crime de tes mains nest commis quà moitié.
Le peuple avec le jour en ces lieux va paraître ;
Mon sang va les conduire ; ils vont punir un traître.
Attendons ces moments.


SEIDE
Ah ! Je cours de ce pas
Vous immoler ce monstre, et hâter mon trépas ;
Me punir, vous venger.


ACTE 4 SCENE 6 : Zopire, Séide, Palmire, Phanor, Omar, suite.


OMAR
Quon arrête Séide.
Secourez tous Zopire ; enchaînez lhomicide.
Mahomet nest venu que pour venger les lois.


ZOPIRE
Ciel ! quel comble du crime ! et quest-ce que je vois ?


SEIDE
Mahomet me punir ?


PALMIRE
Eh quoi ! tyran farouche,
Après ce meurtre horrible ordonné par ta bouche !


OMAR
On na rien ordonné.


SEIDE
Va, jai bien mérité
Cet exécrable prix de ma crédulité.


OMAR
Soldats, obéissez.


PALMIRE
Non ; arrêtez. Perfide !


OMAR
Madame, obéissez, si vous aimez Séide.
Mahomet vous protège ; et son juste courroux,
Prêt à tout foudroyer, peut sarrêter pour vous.
Auprès de votre roi, madame, il faut me suivre.


PALMIRE
Grand dieu, de tant dhorreurs que la mort me délivre !
(on emmène Palmire et Séide.)


ZOPIRE à Phanor.
On les enlève ! ô ciel ! ô père malheureux !
Le coup qui massassine est cent fois moins affreux.


PHANOR
Déjà le jour renaît ; tout le peuple savance ;
On sarme, on vient à vous, on prend votre défense.


ZOPIRE
Quoi ! Séide est mon fils !


PHANOR
Nen doutez point.


ZOPIRE
Hélas !
O forfaits ! ô nature ! ... Allons, soutiens mes pas,
Je meurs. Sauvez, grands dieux ! de tant de barbarie
Mes deux enfants que jaime, et qui môtent la vie.


ACTE 5 SCENE 1 : Mahomet, Omar ; suite, dans le fond.


OMAR
Zopire est expirant, et ce peuple éperdu
Levait déjà son front dans la poudre abattu.
Tes prophètes et moi, que ton esprit inspire,
Nous désavouons tous le meurtre de Zopire.
Ici, nous lannonçons à ce peuple en fureur
Comme un coup du Très-Haut qui sarme en ta faveur ;
Là, nous en gémissons ; nous promettons vengeance ;
Nous vantons ta justice, ainsi que ta clémence.
Partout on nous écoute, on fléchit à ton nom ;
Et ce reste importun de la sédition
Nest quun bruit passager de flots après lorage,
Dont le courroux mourant frappe encor le rivage
Quand la sérénité règne aux plaines du ciel.


MAHOMET
Imposons à ces flots un silence éternel.
As-tu fait des remparts approcher mon armée ?


OMAR
Elle a marché la nuit vers la ville alarmée ;
Osman la conduisait par de secrets chemins.


MAHOMET
Faut-il toujours combattre, ou tromper les humains !
Séide ne sait point quaveugle en sa furie
Il vient douvrir le flanc dont il reçut la vie ?


OMAR
Qui pourrait len instruire ? un éternel oubli
Tient avec ce secret Hercide enseveli :
Séide va le suivre, et son trépas commence.
Jai détruit linstrument quemploya ta vengeance.
Tu sais que dans son sang ses mains ont fait couler
le poison quen sa coupe on avait su mêler.
Le châtiment sur lui tombait avant le crime ;
et tandis quà lautel il traînait sa victime,
tandis quau sein dun père il enfonçait son bras,
dans ses veines, lui-même, il portait son trépas.
Il est dans la prison, et bientôt il expire.
Cependant en ces lieux jai fait garder Palmire.
Palmire à tes desseins va même encor servir :
croyant sauver Séide, elle va tobéir.
Je lui fais espérer la grâce de Séide.
Le silence est encor sur sa bouche timide ;
son coeur toujours docile, et fait pour tadorer,
en secret seulement nosera murmurer.
Législateur, prophète, et roi dans ta patrie,
Palmire achèvera le bonheur de ta vie.
Tremblante, inanimée, on lamène à tes yeux.
Mahomet.
Va rassembler mes chefs, et revole en ces lieux.


ACTE 5 SCENE 2 : Mahomet, Palmire ; suite de Palmire et de Mahomet.


PALMIRE
Ciel ! où suis-je ? ah, grand dieu !


MAHOMET
Soyez moins consternée ;
Jai du peuple et de vous pesé la destinée.
Le grand événement qui vous remplit deffroi,
Palmire, est un mystère entre le ciel et moi.
De vos indignes fers à jamais dégagée,
Vous êtes en ces lieux libre, heureuse, et vengée.
Ne pleurez point Séide, et laissez à mes mains
Le soin de balancer le destin des humains.
Ne songez plus quau vôtre ; et si vous mêtes chère,
Si Mahomet sur vous jeta des yeux de père,
Sachez quun sort plus noble, un titre encor plus grand,
Si vous le méritez, peut-être vous attend.
Portez vos yeux hardis au faîte de la gloire ;
De Séide et du reste étouffez la mémoire :
Vos premiers sentiments doivent tous seffacer
A laspect des grandeurs où vous nosiez penser.
Il faut que votre coeur à mes bontés réponde,
Et suive en tout mes lois, lorsque jen donne au monde.


PALMIRE
Quentends-je ? Quelles lois, ô ciel ! et quels bienfaits !
Imposteur teint de sang, que jabjure à jamais,
Bourreau de tous les miens, va, ce dernier outrage
Manquait à ma misère, et manquait à ta rage.
Le voilà donc, grand dieu ! ce prophète sacré,
Ce roi que je servis, ce dieu que jadorai !
Monstre, dont les fureurs et les complots perfides
De deux coeurs innocents ont fait deux parricides.
De ma faible jeunesse infâme séducteur,
Tout souillé de mon sang, tu prétends à mon coeur !
Mais tu nas pas encore assuré ta conquête ;
Le voile est déchiré, la vengeance sapprête.
Entends-tu ces clameurs ? entends-tu ces éclats ?
Mon père te poursuit des ombres du trépas.
Le peuple se soulève ; on sarme en ma défense ;
Leurs bras vont à ta rage arracher linnocence.
Puissé-je de mes mains te déchirer le flanc,
Voir mourir tous les tiens, et nager dans leur sang !
Puissent la Mecque ensemble, et Médine, et lAsie,
Punir tant de fureur et tant dhypocrisie !
Que le monde, par toi séduit et ravagé,
Rougisse de ses fers, les brise, et soit vengé !
Que ta religion, qui fonda limposture,
Soit léternel mépris de la race future !
Que lenfer, dont tes cris menaçaient tant de fois
Quiconque osait douter de tes indignes lois,
Que lenfer, que ces lieux de douleur et de rage,
Pour toi seul préparés, soient ton juste partage !
Voilà les sentiments quon doit à tes bienfaits,
Lhommage, les serments, et les voeux que je fais !


MAHOMET
Je vois quon ma trahi ; mais quoi quil en puisse être,
Et qui que vous soyez, fléchissez sous un maître.
Apprenez que mon coeur...


ACTE 5 SCENE 3 : Mahomet, Palmire, Omar, Ali, suite.


OMAR
On sait tout, Mahomet
Hercide en expirant révéla ton secret.
Le peuple en est instruit ; la prison est forcée ;
Tout sarme, tout sémeut : une foule insensée,
Elevant contre toi ses hurlements affreux,
Porte le corps sanglant de son chef malheureux.
Séide est à leur tête, et, dune voix funeste
Les excite à venger ce déplorable reste.
Ce corps, souillé de sang, est lhorrible signal
Qui fait courir ce peuple à ce combat fatal.
Il sécrie en pleurant : " je suis un parricide ! "
La douleur le ranime, et la rage le guide.
Il semble respirer pour se venger de toi.
On déteste ton dieu, tes prophètes, ta loi.
Ceux même qui devaient, dans la Mecque alarmée,
Faire ouvrir, cette nuit, la porte à ton armée,
De la fureur commune avec zèle enivrés,
Viennent lever sur toi leurs bras désespérés.
On nentend que les cris de mort et de vengeance.


PALMIRE
Achève, juste ciel ! et soutiens linnocence.
Frappe.


MAHOMET à Omar.
Eh bien, que crains-tu ?


OMAR
Tu vois quelques amis,
Qui contre les dangers comme moi raffermis,
Mais vainement armés contre un pareil orage,
Viennent tous à tes pieds mourir avec courage.


MAHOMET
Seul je les défendrai. Rangez-vous près de moi,
Et connaissez enfin qui vous avez pour roi.


ACTE 5 SCENE 4 : Mahomet, Omar, sa suite, dun côté ; Seide et le peuple, de lautre ; Palmire, au milieu.


SEIDE un poignard à la main, mais déjà affaibli par le poison.
Peuple, vengez mon père, et courez à ce traître.


MAHOMET
Peuple, né pour me suivre, écoutez votre maître.


SEIDE
Nécoutez point ce monstre, et suivez-moi... Grands dieux !
Quel nuage épaissi se répand sur mes yeux !
(il avance, il chancelle.)
Frappons... Ciel ! je me meurs.


MAHOMET
Je triomphe.


PALMIRE courant à lui.
Ah, mon frère !
Nauras-tu pu verser que le sang de ton père ?


SEIDE
Avançons. Je ne puis... Quel dieu vient maccabler ?
(il tombe entre les bras des siens.)


MAHOMET
Ainsi tout téméraire à mes yeux doit trembler.
Incrédules esprits, quun zèle aveugle inspire,
Qui mosez blasphémer, et qui vengez Zopire,
Ce seul bras que la terre apprit à redouter,
Ce bras peut vous punir davoir osé douter.
Dieu qui ma confié sa parole et sa foudre,
Si je me veux venger, va vous réduire en poudre.
Malheureux ! connaissez son prophète et sa loi,
Et que ce dieu soit juge entre Séide et moi.
De nous deux, à linstant, que le coupable expire !


PALMIRE
Mon frère ! eh quoi ! sur eux ce monstre a tant dempire !
Ils demeurent glacés, ils tremblent à sa voix.
Mahomet, comme un dieu, leur dicte encor ses lois :
et toi, Séide, aussi !


SEIDE entre les bras des siens.
Le ciel punit ton frère.
Mon crime était horrible autant quinvolontaire ;
En vain la vertu même habitait dans mon coeur.
Toi, tremble, scélérat ; si dieu punit lerreur,
Vois quel foudre il prépare aux artisans des crimes ;
Tremble ; son bras sessaie à frapper ses victimes.
Détournez delle, ô dieu, cette mort qui me suit !


PALMIRE
Non, peuple, ce nest point un dieu qui le poursuit ;
Non ; le poison sans doute...


MAHOMET en linterrompant et sadressant au peuple.
Apprenez, infidèles,
A former contre moi des trames criminelles :
Aux vengeances des cieux reconnaissez mes droits.
La nature et la mort ont entendu ma voix.
La mort, qui mobéit, qui, prenant ma défense,
Sur ce front pâlissant a tracé ma vengeance,
La mort est à vos yeux, prête à fondre sur vous.
Ainsi mes ennemis sentiront mon courroux ;
Ainsi je punirai les erreurs insensées,
Les révoltes du coeur, et les moindres pensées.
Si ce jour luit pour vous, ingrats, si vous vivez,
Rendez grâce au pontife à qui vous le devez.
Fuyez, courez au temple apaiser ma colère.
(le peuple se retire.)


PALMIRE revenant à elle.
Arrêtez. Le barbare empoisonna mon frère.
Monstre, ainsi son trépas taura justifié !
A force de forfaits tu tes déifié.
Malheureux assassin de ma famille entière,
Ote-moi de tes mains ce reste de lumière.
O frère ! ô triste objet dun amour plein dhorreurs !
Que je te suive au moins.
(elle se jette sur le poignard de son frère, et sen
frappe.)


MAHOMET
Quon larrête


PALMIRE
Je meurs.
Je cesse de te voir, imposteur exécrable.
Je me flatte, en mourant, quun dieu plus équitable
Réserve un avenir pour les coeurs innocents.
Tu dois régner ; le monde est fait pour les tyrans.


MAHOMET
Elle mest enlevée... Ah ! trop chère victime !
Je me vois arracher le seul prix de mon crime.
De ses jours pleins dappas détestable ennemi,
Vainqueur et tout-puissant, cest moi qui suis puni.
Il est donc des remords ! ô fureur ! ô justice !
Mes forfaits dans mon coeur ont donc mis mon supplice !
Dieu, que jai fait servir au malheur des humains,
Adorable instrument de mes affreux desseins,
Toi que jai blasphémé, mais que je crains encore,
Je me sens condamné, quand lunivers madore.
Je brave en vain les traits dont je me sens frapper.
Jai trompé les mortels, et ne puis me tromper.
Père, enfants malheureux, immolés à ma rage,
Vengez la terre et vous, et le ciel que joutrage.
Arrachez-moi ce jour, et ce perfide coeur,
Ce coeur, né pour haïr, qui brûle avec fureur.
(à Omar.)
et toi, de tant de honte étouffe la mémoire ;
Cache au moins ma faiblesse, et sauve encor ma gloire :
Je dois régir en dieu lunivers prévenu ;
Mon empire est détruit, si lhomme est reconnu.



Creado por carlos.rouen.menard | 0 comentarios | 01/01/07 23:51

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